Affichage des articles dont le libellé est jean-michel nogaret. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est jean-michel nogaret. Afficher tous les articles

lundi 27 janvier 2014

Le mot

D’ordinaire, il dort bien. Au lever, il se sent l’énergie d’un prédicateur, engloutit un vrai repas et quitte sa villa en sifflotant pour rejoindre les salles de classe toutes proches où il donnera son cours. Mais cette nuit-là fait exception. Pour quelle raison ne peut-il pas fermer l’œil ? Il ne saurait le dire. Au début, il reste longtemps allongé sur le dos, les yeux clos. Il pense à des choses ordinaires. Les courses à ne pas oublier quand il ira à la ville le mercredi suivant. Son projet de week-end sur l’île. Un pêcheur du village l’amènera dans sa pirogue à moteur, lui et ses deux collègues. Une heure de trajet, tout au plus. Ne pas oublier un vêtement de pluie pour le retour. On avance contre les courants et la pirogue frappe chaque grosse vague. Les passagers sont aspergés. Le prochain chapitre du cours qu’il faudra préparer bientôt. Et pour la pratique, vérifier les appareils de mesure. Les systèmes optiques sont sensibles à l’humidité constante. Puis il se tourne sur le côté et reprend ses réflexions. Les minutes s’accumulent, deviennent des heures. Il se lève, prend une infusion, en vain. Plus tard, il ouvre un roman qu’il a acheté la semaine précédente. Mais rien ne peut l’aider. Au petit matin il sombre enfin, juste à l’instant où le réveil sonne. Accablé, il peine à se lever. La douche ne le ranime pas vraiment et il ne peut rien avaler, hébété de fatigue devant la table garnie. Il quitte la maison dans le magnifique soleil levant. Il marche comme derrière un corbillard.

Il n’a aujourd’hui aucun souvenir de cette matinée de travaux pratiques qu’il donne en forêt à un groupe d’étudiants qui a la décence de ne rien remarquer et de suivre les instructions distribuées sans poser de questions. Il rentre vers treize heures, avale rapidement la moitié d’une boîte de cassoulet froid puis se dirige vers la chambre. C’est enfin le moment auquel il aspire depuis des heures. Il se laisse engloutir dans une sieste lourde, sans fond, de laquelle rien ne semble pouvoir le sortir jusqu’au crépuscule.

Il n’est pas endormi depuis dix minutes qu’un bourdonnement continu et puissant vient le sortir de l’espèce de coma dans lequel il est plongé. Un peu de temps lui est nécessaire pour se trouver à nouveau de plain pied avec la réalité. C’est un bruit maintenant assourdissant qui semble aller et venir autour de la maison. Avec difficultés, il se lève et s’approche de la fenêtre. Ses yeux s’écarquillent. En ce début d’après-midi, un agent du campus a décidé de tondre la pelouse de la concession où il vit. Cette tranche horaire est pourtant exclue par le règlement intérieur. En outre, alors que progressivement ses pensées retrouvent leur fluidité, il lui devient évident que la tondeuse utilisée est la plus bruyante du parc de maintenance et qu’elle a été choisie délibérément.

Il fulmine. Le volcan assoupi en lui depuis des années gonfle soudain, se fissure puis, sous la pression cataclysmique du magma, vient d’exploser. Bouillie rougeoyante expulsée à des vitesses inouïes, la lave retombe bientôt en nuées ardentes qui dévastent tout. Des envies de meurtre l’assaillent. Il ne sait trop dire comment, la machette cachée au chevet de son lit se retrouve soudain dans sa main droite et il bondit dans le couloir, persuadé que l’inéluctable est en marche. Il jaillit dans le salon et se jette sur la porte qui le mènera dehors lorsque, inexplicablement, son esprit fébrile expulse un mot, un unique vocable de deux syllabes : Verdun. Le grand-père racontait. Le froid, la boue, la mort. L’apocalypse de fer et de feu. Les boyaux des copains, l’instant d’avant riant avec lui, plaqués sur son visage effaré. Les assauts sanglants et inutiles puis, quand tout s’apaise, les gémissements des oubliés qui agonisent. La peur, les poux, la crasse. Verdun… Ce n’est pas grave. Il tond juste la pelouse. C’est son boulot. La vie est belle.

Il sort et s’immobilise sur le palier. Le bruit est toujours là. Il gonfle ses poumons, redresse la tête, jette un regard au ciel sans défauts puis tourne les talons, pose la machette, enfile un slip de bain et s’en va à la plage. Il s’étendra une demi-heure dans une flaque qu’il connaît, à l’étale de basse mer. Peut-être même y somnolera-t-il un peu. Quand il reviendra tout sera rentré dans l’ordre.

lundi 13 janvier 2014

La pentière

C’est un soir de jadis ténébreux et glacé
Le brouillard est visqueux plein de clartés blafardes
Qui dessinent parfois sur les murs désolés
Des cortèges muets de gueux couverts de hardes

Sur la Butte écrasée par le poids de la nuit
On devine là-bas qui attend sous un porche
La pentière* assommée de misère et d’ennui
Rêvant de se chauffer au halo d’une torche

En ce lugubre instant son cœur se décompose
Plus la moindre lueur dans son âme affligée
Ni d’infime espérance dans son esprit morose
Et plus aucun futur dans sa vie essorée

Mais soudain ses yeux noirs s’allument d’un éclat
Et dans son corps transis un frisson brûlant passe
Car très distinctement elle reconnaît là-bas
L’espoir le renouveau la fin de ses angoisses

Elle entrevoit déjà l’aloyau rissolant
Sur le lard suintant les navets et les fèves
Et les yeux éblouis de ses quatorze enfants
Qui sourient à la vue du plus beau de leurs rêves

Car quittant l’âtre chaud où sa femme geignante
Le tance d’être encor à ses charmes rétif
Vient de surgir là-bas de la brume entêtante
Un bourgeois silencieux opulent et chétif

pentière : n.f. Désignait autrefois les prostituées exerçant dans les rues en pente. Après confesse, il alla s'ébaudir chez les pentières de Montmartre, Richepin

lundi 25 novembre 2013

Odorant équateur

Je vivais dans un bosquet d’eucalyptus qu’une brise côtière berçait inlassablement. Du feuillage bleuté filtrait une ombre légère qui jouait sur les troncs bigarrés et les flaques d’un marigot, en contrebas. La maison était au milieu des arbres, près de la plage. Dans la pièce principale, les jalousies restaient ouvertes à longueur de journée. Aussi y respirait-on à toute heure l’air du dehors, parfois agrémenté du parfum d’une maîtresse.
A l’époque des mangues, des effluves sucrés embaumaient le voisinage pendant des semaines. Puis, des fruits trop mûrs accumulés au sol, montaient des remugles qui, en bouffées âcres, pénétraient chaque logis à l’entour. Le reste de l’année, selon la météo, les vapeurs iodées venues de la mer apportaient les messages capricieux de la houle et du ressac. Elles glissaient ensuite jusqu’au village.
Parfois, quand les mouvements de l’air s’apaisaient un peu, sortaient de la brousse des relents d’humus et de sèves étranges qui enveloppaient la maison, la transformant alors en un cellier odorant et multiple. Mais lorsque, las de voir s’accumuler depuis des mois feuilles et brindilles tombées des houppiers, je faisais un grand feu, alors pendant des jours les murs se trouvaient imprégnés d’une délicate odeur de camphre qui, je ne sais par quelle alchimie, suffisait à mon bien-être.
Certaines nuits, quand la brise tournait au sud, des écharpes parfumées s’échappaient des frangipaniers du parc tout proche, franchissaient les cépées de bambous et venaient, à travers le climatiseur ronronnant de ma chambre, me sortir du sommeil pour me conter de vieilles histoires d’aventuriers et de métives, avant de disparaître comme on referme un livre. Hanté d’images lascives, je ne pouvais me rendormir. Je me levais, allais m’asseoir à mon bureau où, selon mon humeur, je reprenais une lecture interrompue la veille, ou approfondissais, pour tuer le temps, un cours que je devais donner les jours suivants.
Quelquefois, le samedi, des fumets engageants me parvenaient par vagues. Je savais alors que ma voisine s’était installée sur sa terrasse pour cuisiner plus confortablement. De loin, je la voyais s’agiter derrière son pilon et, tout en admirant l’harmonie de ses formes qu’un pagne noué à la va-vite dissimulait à peine, je tendais mes narines au zéphyr pour identifier le plat traditionnel qu’apprécieraient ses invités du lendemain.
Après chaque averse lourde de la saison des pluies, la terre exhalait mille parfums inconnus. Peu à peu des haleines chaudes d’encens prenaient le dessus. Enivré comme dans une cathédrale, je devenais alors officiant et m’installais face à l’autel du salon où, célébrant l’éclatante lumière retrouvée, je consacrais du regard une offrande irlandaise étincelante. J’élevais le flacon à hauteur de mon front pour mieux y capter la clarté des rayons neufs puis portais humblement à mes lèvres le breuvage ambré qui, dans le tintement des glaçons, coulait en petites gorgées espacées. Alors, venaient s’ajouter à cette fête des odeurs celles du malt et de la tourbe dans une sorte de communion des sens qui m’appelait vers d’autres univers.