mercredi 8 mai 2013

Deus ex-machina


En 1960, un médecin gris et triste apprit à Rosa qu’une tumescence apparaissait sur la radiographie de son colon. Une coloscopie lui donna ensuite quelques indications supplémentaires sur le corps étranger qui avait décidé de coloniser, verbe particulièrement approprié en l’espèce, ses entrailles. La tumeur, d’un vert assez vif et pour tout dire assez agréable, ne ressemblait à rien de connu, rien de connu en tout cas du professeur de gastro-entérologie de sa ville de province. Celui-ci adressa donc Rosa à un éminent spécialiste parisien, comme il se doit en pareil cas.

Rosa prépara une petite valise, la mit dans le coffre de sa voiture, un joli petit coupé sport, qu’elle venait d’hériter de son grand-père. Elle avait pris soin d’emmener son ours en peluche, avec lequel elle dormait depuis 23 ans, au cas où l’éminent spécialiste lui demanderait de passer quelques nuits à l’hôpital.

En 1961, Rosa avait épousé l’éminent spécialiste, séduit par cette jeune fille charmante, porteuse d’une tumeur verte filandreuse, qu’il lui promit de guérir. Pour sceller leur union, il lui avait offert un papillon emballé dans du papier transparent. Un papillon aussi léger que Rosa, mais un papillon enfermé, aux ailes non déployées.

Rosa alterna les séjours à la clinique et les retours dans l’appartement du 6ème arrondissement. Le professeur Basler s’efforçait au mieux de la distraire, l’emmenant au bal chez Uba ou au zoo de Vincennes, voir les rhinocéros et les autruches qu’elle affectionnait particulièrement. Une petite pointe de mélancolie vert pomme pointait cependant de plus en plus souvent son nez de chameau dans leur foyer. Alors Jean Basler serrait Rosa dans ses bras.

En 1962, la tumeur se mit à grossir et enfla le ventre de Rosa. La fluorescence limoneuse illuminait l’échographie : une boule entourée de cheveux semblait flotter dans un univers liquide. Inquiet, Jean Basler  se mit à douter des possibilités de la médecine.  Epoux éperdu de sa femme, il l’entoura de plus d’affection encore  et mesura chaque jour la progression  de son abdomen.

Un beau matin, alors que Rosa regardait pensivement  son présent de mariage, un froissement d’ailes fit frémir légèrement  le papier cristal. A l’instant où Rosa dégageait les plis transparents, le papillon s’éleva doucement dans les airs, et commença à tournoyer autour de la tête de la jeune femme. Elle porta les mains à son ventre, frappée lui aussi par de légers frémissements.

C’est le jour du papillon que Rosa accoucha d’un joli garçon, dont le crâne fragile était surmonté d’un toupet de cheveux vert.
                                                                                    Isabelle

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