mercredi 15 janvier 2014

Procrastiner…

Procrastiner*: Rite en vogue chez les adorateurs de St Procraste, consistant à prédire l'avenir après coup. Exemple: les Procrastinateurs avaient prévu la chute des Twin towers le 12 septembre 2001.

De tous temps, sur toutes les places, dans tous les pays, les prédicateurs ont attiré les foules. Qu'ils prédisent l'enfer, le déluge, les pluies de sauterelles ou la fin des ours blancs ils aimantent, ils aspirent les populaces crédules. Tous. Sauf les Procrastinateurs. Depuis leur apparition il y a quelques siècles, dès qu'un adorateur de St Procraste se présente en place publique, reconnaissable en cela qu'il tourne le dos à la foule, il n'a en général pas le temps d'énoncer ses prophéties à contre temps qu'il se fait conspuer et lyncher. C’est ainsi. Les foules applaudissent ou jettent des cailloux, c'est selon. Ainsi peu à peu les Procrastinateurs quittèrent les villes pour les campagnes, puis les villages pour les déserts. Il leur fut aisé d'y prédire qu'ils allaient y mourir de soif puisque cela était partiellement réalisé.
Alors qu'ils n'étaient plus qu'une poignée de prédicateurs desséchés, ils tombèrent un jour, au détour d'un mirage, sur une garnison du désert. Une cinquantaine de zouaves en pantalon rouge, alignés devant une rangée de tentes d'un blanc immaculé, brandissaient leurs cimeterres étincelants. Face à eux un général à cheval, hurlant et vociférant, désignait l’objet de son courroux du bout de sa cravache, à savoir un troupeau de dromadaires éparpillés dans des postures et positions indignes d’une parade militaire.
« Je rappelle que je vous ai demandé une orthodromie*, ce qui signifie « un alignement de dromadaires », le premier imbécile venu sait cela ! N’est-ce pas ? » conclut-il en se tournant vers nos malheureux Procrastinateurs qui, évidemment n’avaient pas encore prévu la question. Ceux-ci, rendus muets ne surent ni répondre, ni prévoir ce que leur réservaient ces cimeterres soudain tendus dans leur direction.
C’est ainsi que disparut définitivement l’ordre des Procrastinateurs.
Christine

lundi 13 janvier 2014

La pentière

C’est un soir de jadis ténébreux et glacé
Le brouillard est visqueux plein de clartés blafardes
Qui dessinent parfois sur les murs désolés
Des cortèges muets de gueux couverts de hardes

Sur la Butte écrasée par le poids de la nuit
On devine là-bas qui attend sous un porche
La pentière* assommée de misère et d’ennui
Rêvant de se chauffer au halo d’une torche

En ce lugubre instant son cœur se décompose
Plus la moindre lueur dans son âme affligée
Ni d’infime espérance dans son esprit morose
Et plus aucun futur dans sa vie essorée

Mais soudain ses yeux noirs s’allument d’un éclat
Et dans son corps transis un frisson brûlant passe
Car très distinctement elle reconnaît là-bas
L’espoir le renouveau la fin de ses angoisses

Elle entrevoit déjà l’aloyau rissolant
Sur le lard suintant les navets et les fèves
Et les yeux éblouis de ses quatorze enfants
Qui sourient à la vue du plus beau de leurs rêves

Car quittant l’âtre chaud où sa femme geignante
Le tance d’être encor à ses charmes rétif
Vient de surgir là-bas de la brume entêtante
Un bourgeois silencieux opulent et chétif

pentière : n.f. Désignait autrefois les prostituées exerçant dans les rues en pente. Après confesse, il alla s'ébaudir chez les pentières de Montmartre, Richepin

mercredi 8 janvier 2014

L'émondeur

Monsieur est émondeur. Il se plait à le faire savoir. Il aime son métier. Le contact avec son public, il se dit physionomiste et il l’est. Un visage, une allure, une stature… juste quelques petites secondes et celui-là et celle-là et celui-là encore, aucuns ne seront plus jamais des inconnus pour lui. Monsieur tient sa porte comme il tiendrait l’entrée du paradis. Derrière sa porte, c’est « Le Paradis » : grande salle de danse, parquets et bois massifs, miroirs et vernis. Banquettes tout autour, cuirs rouges et barres de cuivres lustrées. Le cristal, lui, il s’impose dans les immenses suspensions qui semblent comme en lévitation dans la couleur ciel-nuage-et-putti du grand plafond à caissons. Monsieur est émondeur, de son œil, de sa main il accueille les arrivants en même temps qu’il leur tient sa porte. De la même main et du même œil il refoule ceux ou celles qui n’ont pas la tenue correcte exigée - c’est écrit - ceux ou celles qui sont déjà éméchés - c’est lui qui apprécie, Monsieur est émondeur. En fin de soirée Monsieur est attentif à son public, l’heure avance, l’aube pointe, il va falloir qu’il commence à émonder la piste de danse, il est persuasif, il fait autorité, naturellement. Un couple, un autre, les derniers et puis ça y est « Le Paradis » est émondé ! Monsieur est fier de son travail, sans heurt, jamais un mot plus haut que l’autre, Monsieur aime son métier, il aime son titre : émondeur - vient de émonder (v.t.) étymologiquement, é du grec: hors de, ôter -  é-monder: ôter le monde, par extension faire sortir le monde, la foule (d’une salle) - Monsieur est fier de son titre, de son qualificatif, il sait que dans d’autres circonstances et d’une manière bien trop populaire à son goût on aurait dit : « Videur ».

Benoît Decque, mardi 7 janvier 2014

mardi 7 janvier 2014

Ecussonnoir et autres mots rares

Ecussonnoir : nom masculin, désignait dans le Haut moyen-âge, celui des pages dont la fonction consistait, après les tournois, à récupérer les écussons usagés des chevaliers malheureux et à leur redonner du lustre avant la prochaine joute.
Cf anonyme 14ème siècle : « Fidèle au preux Meursault, Ysandre confia son mouchoir à son écussonnoir, afin qu’il fit luire aux étoiles les armoiries de Flandres. »


Oyez Damoiselle, la belle histoire de Meursault
qui pour Ysandre la belle troqua oripeaux
et fausses dentelles, contre une lance en argent
une froide écuelle, un surcot de fer blanc.

Ce jeun’ page à la cour du chevalier Yvain
mignon de sa personne, courtois en tous chemins
prochain écussonnoir du seigneur de ces lieux
aurait dû selon tous, aimer et vivre vieux.

Par malheur pour les siens, il vit la jouvencelle
se baigner près du lac, chanter la ritournelle
et sceller en son cœur les li-ens du destin

Parti pour les croisades afin de l’émouvoir
c’est à l’heure de mourir que son joli mouchoir
recueillit son chagrin, Ysandre était si loin.

Isabelle de Flandres

dimanche 8 décembre 2013

Atelier - le Nom (Annie/l'ânerie) du 3 décembre 2013

Nom : Annie Mougel

L'Amie : l'âne nie !

L'Annie : c'est comme ma nièce Nawel qui me brode un beau napperon Bonne Année Anie avec un seul n.

L'Amie : La faute de l'âne qui pose Ni bonet ni Anée pour la nuit j'ai pas froid à la tête aux oreilles.

L'Annie : Moi, j'ai beau nez, beau naît, le mot naît, pas money je peins pas je chant'pas.

L'Amie : Mais l'ânerie de poésie naît.

L'Annie : Mou, c'est mou, il gèle, ça réveille "le mou qui gèle" qu'ont dit des gens de 7 ans, le mou, poumon, la poitrine du boeuf toute rouge qu'on donne aux chats ou pour nous en bourguignon, quelle guigne, quel gnon, quel délice, quelle insulte et l'âme qui gèle et le mou !

L'Amie : Eh bien ! Je me souviens du parler de Claude Piéplu à France Culture qui te liais les mots qu'j'en rigole encore des lectures, l'Anie, qui laissent dans l'année des pensées émerveillées.

L'Annie : l'âme nie, l'âne rouge, l'âne nuit et je ris à la lune qui luit, j'ai l'aile de l'âne, j'aile le rouge, j'aile la ville, j'ose ci, j'ose ça, j'ose tout, tourne l'ân'rie, tourne l'écrit !

Annie ou Ânie Mougel ou (pas ?)mouj'aile !

lundi 25 novembre 2013

Odorant équateur

Je vivais dans un bosquet d’eucalyptus qu’une brise côtière berçait inlassablement. Du feuillage bleuté filtrait une ombre légère qui jouait sur les troncs bigarrés et les flaques d’un marigot, en contrebas. La maison était au milieu des arbres, près de la plage. Dans la pièce principale, les jalousies restaient ouvertes à longueur de journée. Aussi y respirait-on à toute heure l’air du dehors, parfois agrémenté du parfum d’une maîtresse.
A l’époque des mangues, des effluves sucrés embaumaient le voisinage pendant des semaines. Puis, des fruits trop mûrs accumulés au sol, montaient des remugles qui, en bouffées âcres, pénétraient chaque logis à l’entour. Le reste de l’année, selon la météo, les vapeurs iodées venues de la mer apportaient les messages capricieux de la houle et du ressac. Elles glissaient ensuite jusqu’au village.
Parfois, quand les mouvements de l’air s’apaisaient un peu, sortaient de la brousse des relents d’humus et de sèves étranges qui enveloppaient la maison, la transformant alors en un cellier odorant et multiple. Mais lorsque, las de voir s’accumuler depuis des mois feuilles et brindilles tombées des houppiers, je faisais un grand feu, alors pendant des jours les murs se trouvaient imprégnés d’une délicate odeur de camphre qui, je ne sais par quelle alchimie, suffisait à mon bien-être.
Certaines nuits, quand la brise tournait au sud, des écharpes parfumées s’échappaient des frangipaniers du parc tout proche, franchissaient les cépées de bambous et venaient, à travers le climatiseur ronronnant de ma chambre, me sortir du sommeil pour me conter de vieilles histoires d’aventuriers et de métives, avant de disparaître comme on referme un livre. Hanté d’images lascives, je ne pouvais me rendormir. Je me levais, allais m’asseoir à mon bureau où, selon mon humeur, je reprenais une lecture interrompue la veille, ou approfondissais, pour tuer le temps, un cours que je devais donner les jours suivants.
Quelquefois, le samedi, des fumets engageants me parvenaient par vagues. Je savais alors que ma voisine s’était installée sur sa terrasse pour cuisiner plus confortablement. De loin, je la voyais s’agiter derrière son pilon et, tout en admirant l’harmonie de ses formes qu’un pagne noué à la va-vite dissimulait à peine, je tendais mes narines au zéphyr pour identifier le plat traditionnel qu’apprécieraient ses invités du lendemain.
Après chaque averse lourde de la saison des pluies, la terre exhalait mille parfums inconnus. Peu à peu des haleines chaudes d’encens prenaient le dessus. Enivré comme dans une cathédrale, je devenais alors officiant et m’installais face à l’autel du salon où, célébrant l’éclatante lumière retrouvée, je consacrais du regard une offrande irlandaise étincelante. J’élevais le flacon à hauteur de mon front pour mieux y capter la clarté des rayons neufs puis portais humblement à mes lèvres le breuvage ambré qui, dans le tintement des glaçons, coulait en petites gorgées espacées. Alors, venaient s’ajouter à cette fête des odeurs celles du malt et de la tourbe dans une sorte de communion des sens qui m’appelait vers d’autres univers.